Synthèse de l'ouvrage
Vous avez dit "
nouvelle économie " ?
" Ainsi nous serions
entrés dans un âge nouveau" clame Jean Gadrey pour débuter
son ouvrage dans l'avant-propos qui lui est consacré. Conjointement avec
le chapitre premier, cet avant-propos constituent un texte introductif dans
lequel l'auteur présente le discours ambiant sur la nouvelle économie,
ses postulats, de même que l'objectif et la structuration du livre.
Jean Gadrey constate que depuis 1996 en occident, les entreprises du secteur
des nouvelles technologies, les médias (Wired, Business Week, Le Monde,
Libération, etc.) et les politiciens (Al Gore, Bill Clinton, Dominique
Strauss-Kahn...) portaient un discours axé sur les impacts supposés
miraculeux de ces nouvelles technologies sur l'économie. Ils affirmaient
que le monde vivrait un nouvel âge d'or et que les difficultés
économiques des pays en développement seraient résolues
dès que tous leurs citoyens auraient accès à un ordinateur
connecté à l'internet. Un mythe naissait ainsi, puisque des fondements
scientifiques rigoureux n'étaient pas donnés à ce discours.
Rares étaient les analyses économiques critiques, notamment en
matière d'impacts sociaux, auxquels il était soumis. " Les
formulent à l'emporte-pièce et les mots-valises semblent suffire
". On parlait de " nouvelle " économie, de " nouvelle
" croissance, et juste par l'adjonction de ce qualificatif séduisant,
l'on décrétait l'innovation et la révolution.
Pourtant, ce nouvel âge ne parait en réalité que comme une évolution de l'ancien : la croissance était déjà l'objectif de toute politique économique, l'économie de marché existait déjà. Mais aujourd'hui cette économie s'étend aux activités culturelles, aux organes et substances humains, aux services publics, avec pour levier les technologies de l'information dès lors mythifiées. La croissance maximale n'aurait plus comme vecteur unique que ce mécanisme figé, et toutes les sensibilités politiques semblaient convaincues. Le modèle " high-tech américain " était devenu la référence, malgré ses dysfonctionnements sociaux. Selon ses thuriféraires, la nouvelle économie présente les traits suivants : une économie à forte croissance où l'inflation n'existait plus ; une économie reposant essentiellement sur la production et la diffusion des technologies de l'information ; une économie caractérisée par l'expansion des emplois de services, une grande flexibilité du travail et du marché du travail ; une économie de marché dérégulée, libérée des contraintes réglementaires traditionnelles et enfin une économie exigeant une nouvelle gouvernance des entreprises. Les technologies de l'information, en particulier les réseaux de type internet, seraient les incubateurs et les vecteurs de ces évolutions.
Tout en ne niant pas les potentialités de ces technologies, Jean Gadrey s'inscrit en faux contre ce courant de pensée, et se donne pour tâche de casser ce mythe, de prouver la faiblesse voire l'incohérence des différents éléments de son argumentaire et d'indiquer les alternatives possibles. Il est d'autant plus confiant qu'un certain nombre d'économistes et de scientifiques tels Manuel Castells (même si ce dernier tient aussi un discours en faveur des TIC), Bolantski, Polanyi, Chiapello, se sont déjà essayé avec succès à l'entreprise ou ont réalisé des travaux démentant certains des axiomes de la "nouvelle économie ".
L'emploi, la croissance et les technologies de l'information
Les deuxième et troisième chapitres sont consacrés, d'une part, à la mesure de la croissance dans la " nouvelle économie " et à l'étude de l'impact réel des technologies de l'information sur la croissance et la productivité. Plus spécifiquement dans le chapitre quatre, l'auteur abordera la configuration de l'emploi dans la " nouvelle économie ".
La croissance se définissant
comme " le taux de progression, d'une période à une autre,
des flux de biens produits et/ou consommés dans un espace institutionnel
donné ", sa mesure se révèle délicate dans
la société dématérialisée actuelle. En effet,
les biens produits sont de plus en plus immatériels, et leur compatibilité
mathématique en devient quasi impossible. En particulier, les activités
de services et d'échanges de connaissance comme la recherche, la santé,
l'action sociale, s'accommodent mal des évaluations quantitatives. Les
instruments traditionnels de mesure du développement économique
sont devenus inadéquats, et ne devraient plus être exploités
dans la " nouvelle économie ". On ne saurait donc parler sérieusement
de " nouvelle croissance " (" croissances records " s'entend).
D'ailleurs, fait troublant, la croissance américaine de 1994 à
1999, (période de la " nouvelle croissance " puisque caractérisée
par le boom des activités liées aux technologies de l'information)
était inférieure à celle des périodes antérieures.
Pendant cette période, elle était estimée à 3,8%,
alors qu'elle était de 4,6% au cours des années 50, de 4,4% au
cours des années 60 et entre 1982 et 1988.
Affirmer donc que les " nouvelles " technologies accélèrent
la croissance et la productivité peut se révéler assez
imprudent. Dans le même ordre d'idée, on ne peut prétendre
que ces technologies sont le secteur créant le plus d'emplois et drainant
les autres secteurs à sa suite. Pour étayer cette thèse,
Jean Gadrey s'appuie sur différentes études américaines.
Ainsi, selon le Statistical Abstract of the US de 1998, entre 1986 et 1996,
le secteur de la restauration a créé 1,6 millions d'emplois, celui
de la santé 2,94 millions, celui d'une partie de l'administration non
fédérale 2,9 millions et celui de l'informatique 618 mille. Les
projections 1996-2006, corroborent ces résultats. Le mythe sur la création
d'emplois par le secteur des nouvelles technologies est aussi alimenté
par des statistiques tronquées. Par exemple, selon l'auteur, la définition
que l'on donne souvent du secteur des technologies de l'information dépasse
souvent bien ses frontières réelles, puisqu'on y inclut un vieux
secteur comme la télégraphie, la poste, la radiodiffusion ; quelquefois,
on comptabilise même un électricien comme travailleur du secteur.
Le Département du commerce Américain peut alors affirmer dans
un de ses rapports, qu'en 2006, plus de moitié de la population active
américaine y travaillerait !
En ce qui concerne la productivité, toujours aux Etats-Unis, la plupart
des études sérieuses concluent que ses gains sont bien supérieurs
à ceux des années 1980-1995, mais qu'ils sont inférieurs
à ceux de la période 1960- 1973. Autre fait, Si la productivité
horaire du travail dans pour la totalité des secteurs de l'économie
du pays a été de 2,1% par an entre 1995 et 1998, elle a bien été
de 3% en 1960. D'autres études françaises confirment que la croissance
de la productivité ces dernières années n'est pas forcément
due à l'action des nouvelles technologies et qu'elle n'est pas exceptionnelle
dans toute l'histoire économique humaine. Elle serait dans certains cas
engendrée par une meilleure mesure de l'inflation, un effet de cycle
économique, la réduction de bénéfices sociaux, la
faible progression du coût de l'emploi, etc.
Gadrey reconnaît toutefois que la difficulté réelle est
actuellement l'identification d'instruments efficaces de mesure du progrès
dans la société dématérialisée. Il reconnaît
également que les technologies de l'information peuvent avoir un certain
impact sur l'économie, mais qu'elles ont un impact global modeste même
au niveau micro-économique. Les NTIC n'induisent une grande productivité
que dans les activités nécessitant un transfert et un traitement
de l'information.
Pour finir le troisième chapitre, il examine les impacts sociaux des
NTIC en affirmant qu'elles peuvent être sources d'inégalités,
de conflits entre patrons et employés, et qu'il existe de réels
risques d'uniformisation cognitive. En ce qui concerne les pays du Sud, il identifie
des obstacles sérieux pour leur appropriation des TIC, en soulignant
les priorités que peuvent constituer d'autres difficultés telles
l'accès à l'eau potable, la santé.
Le quatrième chapitre
débute par une présentation de l'emploi et de l'organisation du
travail à travers le prisme de la nouvelle économie " high
tech " à l'américaine. Cette dernière aurait permis
la création d'emplois dont un tiers serait très qualifié.
Si l'auteur ne dénie pas ce fait, il réaffirme que ceci ne constitue
pas une originalité, mais surtout indique que l'on oublie souvent de
rappeler que les deux tiers des emplois créés sont sans grande
qualification, engendrant des salariés mal payés, sans statuts
et garanties professionnels. La conséquence est le renforcement et l'émergence
de nouvelles inégalités sociales, de la violence, d'une grande
population carcérale. On observe aussi un dualisme caractérisé
par la constitution au sein des entreprises d'un petit noyau de cadres qualifiés,
permanents et une périphérie renfermant un plus grand nombre de
"salariés-automates", dédiés aux tâches
répétitives.
Ce nouveau modèle d'organisation du travail si elle est rentable à
court terme, ne l'est pas dans la durée, affirme Gadrey. Un autre modèle
de gestion pourrait être financièrement plus efficace et socialement
plus adéquat : " il s'agit d'un modèle intégré
d'adaptabilité, où les contraintes sont gérées de
façon plus concertée ". Il porte aussi des réserves
à l'affirmation selon laquelle ladite nouvelle économie se caractériserait
par une mobilité du travail renforcé par les technologies de l'information
: la mobilité est une tradition sociale aux Etats-Unis. Pour finir, il
préconise l'adoption des modèles économiques des pays d'Europe
du Nord qui se révèlent à travers tous les indicateurs
socio-économiques de loin plus performants que le modèle anglo-saxon.
Le marché, la régulation et la gouvernance des entreprises
Du chapitre cinq au dernier
chapitre, Jean Gadrey examine le marché, ses caractéristiques,
ses limites, ses mutations actuelles, et les nouvelles règles de régulation
des entreprises prévalant à l'heure de la " nouvelle économie
". Il formule des désaccords et émet des " principes
de prudence ", toujours en se basant sur une abondante littérature
scientifique.
Il constate d'abord qu'une fois de plus, le discours sur la nouvelle économie
la caractérisant par l'expansion des marchés, non seulement vers
le secteur public marchand (voire non marchand) mais également vers les
régions éloignées du globe, n'est pas nouveau. La nouveauté
est que les technologies de l'information favorisent l'atteinte de cet objectif.
Il affirme que l'on ne peut pas non plus opposer une société de
marché à une économie de marché puisque les deux
s'induisent réciproquement. Le marché sans règles est toutefois
une utopie, puisqu'il y a toujours, une législation, des contrats, des
conventions régulant les activités économiques. Autrement,
ce serait légitimer et institutionnaliser les inégalités
et inconvenances sociales. L'exemple des revenus exorbitants des patrons des
entreprises, des stars de la sphère sportive et médiatico-politique
a été donné et critiqué.
Les marchés ayant donc de grandes limites quant à leurs capacités
d'auto-régulation et de maintien de la cohésion sociale, des principes
de prudence sont à observer dans le cadre des privatisations et de la
mondialisation. Ils concernent en particulier l'intervention du marché
dans les secteurs de la production de connaissances, de la production culturelle,
les services d'intérêt général (comme la poste, les
services urbains, les hôpitaux, etc.). La brevetabilité totale
de la connaissance serait par exemple un frein à l'innovation et à
l'essor social. De plus, certains de ces secteurs ne sont pas financièrement
rentables pour les entreprises (la poste dans les régions reculées
par exemple), et ne les intéresseraient que partiellement. C'est d'ailleurs
dans ce sens que se situent les recommandations des rapports du PNUD, notamment
celui de 1999.
Enfin, en ce qui concerne la gouvernance des entreprises, le discours sur la
nouvelle économie a préconisé le retour en force du pouvoir
des actionnaires sur celui des gestionnaires (" la technostructure ").
La gouvernance et la rentabilité des entreprises se mesurent maintenant
au rythme désarçonnant des capitalisations boursières et
de complexes, incohérents et instables dispositifs financiers. On assiste
alors à un " intégrisme des marchés ", une instabilité
de la finance internationale, toutes choses largement dues à aux spéculations
boursières. Jean Gadrey appuie alors entre autres, la création
de taxes, telle la taxe Tobin, afin de mieux les contrôler et de limiter
les capacités de nuisance des marchés financiers et d'assurer
une meilleure cohésion sociale. Il s'en remet à la puissance publique
et aux institutions internationales pour qu'une meilleure régulation
locale et mondiale de l'économie soit mise en place.