Approche critique
Dans cette partie, nous évoquerons l'intérêt de l'uvre de Jean Gadrey et mentionnerons par la suite quelques réserves liées à la fois à la formulation de la réflexion critique et à la théorie développée.
L'intérêt
de l'uvre de Jean Gadrey
La plupart des thèses développées dans " Nouvelle
économie, nouveau mythe ? " nous semblent fondées et nous
les partageons largement. Ainsi, de notre point de vue, l'ouvrage de Jean Gadrey
se révèle assez pertinent pour la compréhension et la réflexion
sur l'impact des nouvelles technologies sur l'économie.
Un ouvrage de synthèse
assez argumenté
" Nouvelle économie, nouveau mythe " peut être
considéré comme un ouvrage de synthèse. Les thèses
avancées ont été abondamment illustrées et soutenues
par des dizaines de documents (monographies, rapports techniques, articles de
presse, études, etc.) portant sur le même sujet ou traitant d'un
aspect spécifique du problème posé. Certains des auteurs
de ces documents ont été souvent sollicités à travers
des citations. Les plus cités sont Manuel Castells (" La société
en réseaux "), le Programme des Nations Unies pour le Développement
( Rapport Mondial sur le développement humain - 1999), Robert Gordon
(Does the " New Economy " measure up to the Great Inventions of the
past ?), Michel Callon, Richard Farnetti et Ibrahim Warde (Le modèle
anglo-saxon en question), Karl Polanyi (La grande transformation), Anton Brender
et Florence Pisani (Le Nouvel âge de l'économie américaine),
Luc Bolantski et Eve Chiapello (Le nouvel esprit du Capitalisme), etc. Le lecteur
non averti a ainsi l'opportunité d'avoir une introduction sur l'uvre
de tous ces auteurs de même qu'une bonne bibliographie pour approfondir
ses recherches.
Un bémol à l'hymne aux technologies de l'information
Un autre intérêt du livre est qu'il constitue un puissant bémol
apporté à l'omnipotence proclamée des nouvelles technologies
de l'information, notamment dans le domaine économique. Les prouesses
premières de ces technologies ont été tellement exagérées,
notamment par les entreprises et les politiques que des vertus miraculeuses
leur étaient conférées. Les retentissants contes de fées
qu'avaient vécu certaines start-up confortaient ce sentiment. Et rares
étaient les discours à contre-courant qui paraissaient crédibles
et pertinents. L'uvre de Gadrey fait partie de ceux-la. Elle s'est même
révélée prophétique puisque quelques semaines après
la remise du tapuscrit à l'éditeur, le Nasdaq (la bourse des valeurs
technologiques) connaissait un mini krach annonciateur de l'éclatement
de la bulle technologique. L'ouvrage regorge d'intéressantes statistiques
qui crédibilisent le discours. Il fallait donc " revenir sur terre
". Si les technologies de l'information, en particulier l'internet, transforment
nos modes de vie et peuvent apparaître comme un levier pour les activités
économiques, elles ne réinventent pas le monde et ne constituent
pas la panacée.
L'incontournable régulation
Deux autres problématiques que nous soutenons comme Gadrey est la régulation
nationale et supranationale du système financier international et le
maintien de certains secteurs sensibles dans le giron de l'Etat. Nous pensons
fortement que l'on ne peut faire confiance au marché qui ne partage pas
toujours l'intérêt général des citoyens. Comme l'affirment
certains, pour le marché le monde n'est qu'une marchandise. En particulier,
les pays en développement avec leurs faibles économies se trouvent
une fois de plus " mal partis ", dans une économie ou une nouvelle
économie mondialisée, et prônant la dérégulation
de tous les secteurs solvables. Le risque d'uniformisation culturelle, justement
avec l'appui des technologies de l'information, contre les intérêts
de ces pays, est encore beaucoup plus grand.
Quelques réserves
Jean Gadrey semble résolument opposé à l'expression " nouvelle économie ". Même si l'on se laisse convaincre par son argumentation en reconnaissant que l'économie propulsée par les technologies de l'information ne génère pas réellement des croissances records, ne modifient pas profondément les règles économiques, n'induisent pas des productivités records, etc., on ne saurait nier que les NTIC ont eu un impact sensible sur le progrès économique mondial. Elles induisent également une révolution des modes de vie. En outre, la révolution économique des technologies de l'information n'a pas commencé au milieu des années 1990, avec le développement de l'internet. Comme semble le reconnaître l'auteur, elle a commencé depuis le milieu du siècle dernier. Et même si le modèle socio-économique anglo-saxon est critiquable, des modifications s'opèrent dans la gouvernance des entreprises et des marchés financiers. Dès lors, on peut affirmer que le monde vit effectivement une nouvelle ère socio-économique. Pourquoi l'économie de cette nouvelle ère ne s'appellerait-elle pas " nouvelle économie ? "?
Une dernière remarque
que nous pouvons faire est que certaines argumentations de l'auteur s'affichent
comme une présentation de chemins déja balisés. Ce sentiment
est ressenti au niveau de certaines explications liées aux caractéristiques
du marché et à sa régulation. En outre, le recours à
d'autres auteurs nous paraît quelquefois excessif : sur certaines pages,
des extraits d'autres ouvrages se sont enchaînés. Mais peut être
que c'est l'esprit de l'enseignant qui a prévalu.
Toutefois, ces dernières réflexions ne remettent aucunement en
cause la pertinence, l'intérêt et le caractère scientifique
de l'ouvrage. L'illustration du débat par des recherches et études
personnelles faites en collaboration avec La Poste (française) constitue
mêmes une originalité et un apport incontestables.